« Cette nuit-là, le Cerf m’a choisie, moi »[1] déclare Alina Starkov au Darkling dans la série Shadow and Bone : La Saga Grisha (Netflix, 2021) en associant l’animal à une forme d’élection quasi divine. Loin de constituer un cas isolé, cette désignation symbolique d’un héros ou d’une héroïne, bien souvent élu·e, par un cerf se retrouve aujourd’hui dans de nombreuses œuvres, que l’on pense au dieu-cerf de Princesse Mononoké (Miyazaki, 1997) ou au « patronus »[2] de Harry Potter. Sa présence assidue en fait un animal emblématique du bestiaire de la fantasy et constitue un héritage de la littérature médiévale, en particulier lorsque le cerf est de couleur blanche. En effet, ces animaux merveilleux sont disséminés dans la littérature du Moyen Âge et apparaissent, par exemple, dans la plupart des récits qui mettent en scène des fées, comme nous le verrons. Récemment, les cerfs blancs ont investi les films et séries – constituant parfois des adaptations de romans – et apparaissent sur nos écrans. C’est dans ce cadre que nous souhaitons les étudier, en raison de leur fort impact visuel. Figures majestueuses, souvent de grande taille, les cerfs blancs permettent régulièrement des jeux de contraste et contribuent à révéler, voire à renforcer, les tensions entre ténèbres et lumière. Après avoir rappelé quelques fonctions et symboliques du cerf dans la littérature médiévale, nous consacrerons cette brève étude à des scènes issues de quatre œuvres (ultra)contemporaines qui nous serviront d’exemples, deux films et deux séries : Harry Potter (Warner Bros., 2001-2011), Blanche-Neige et le Chasseur (Universal Pictures, 2012), Shadow and Bone : La Saga Grisha (Netflix, 2021) et House of the Dragon (HBO, 2022).
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Faut-il être extraordinaire pour être une héroïne de fantasy ? Du droit d’être quelconque
Est-il possible d’être un – voire, le – personnage féminin central d’une œuvre de fantasy sans être pétrie de pouvoirs en tous genres ? C’est en travaillant sur les héroïnes des romans de Pierre Bottero, au cours de ma thèse, que cette interrogation a commencé à se dessiner. En effet, toutes sont extraordinaires et souvent surnaturelles[1]. Rien de véritablement étonnant puisque l’auteur suit les codes du genre dans lequel il s’inscrit : la fantasy. Cela signifie-t-il, dès lors, que l’héroïsme de fantasy est nécessairement dépendant du caractère extraordinaire des personnages ?
Nous proposerons quelques pistes d’analyse en fondant notre réflexion sur les figures féminines des œuvres. Pourquoi ? Les héros répondent eux aussi à des codes et ne sont pas exempts de ce qui se présente comme une injonction à l’extraordinaire, convenons-en[2]. En ce qu’ils sont bien plus nombreux, gageons toutefois qu’ils disposent d’une gamme d’héroïsme plus étendue, mais, surtout, le besoin des héros de faire leurs preuves nous semble moindre que celui des héroïnes qui paraissent devoir sans cesse prouver leur valeur. Avoir la première place, celle qui est traditionnellement attribuée à un personnage masculin[3] ? Certes, c’est possible, mais encore faut-il la mériter et avoir l’étoffe du héros, comme semblent l’indiquer nombre de romans proposant des héroïnes aux caractéristiques « viriles »[4]. D’un genre à l’autre, ces enjeux varient et il conviendrait que le sujet soit traité par un·e spécialiste des représentations masculines, raison pour laquelle nous nous concentrerons ici sur les héroïnes (au sens de personnages de premiers plans et/ou à l’origine de hauts faits).
Ainsi, nous chercherons à dresser un bref panorama des protagonistes féminines en lien avec le genre de la fantasy avant de nous intéresser plus avant à la question des représentations et des modèles, en particulier lorsqu’ils sont offerts à la jeunesse. Pour finir, nous présenterons quelques romans dont les héroïnes sont, précisément, ordinaires ; une tendance qui paraît s’esquisser dans le monde du livre.
Au royaume de Morphée : les espaces concentriques du rêve dans Le Monde de Lléna et L’Arpenteuse de rêves
Forêt ancestrale ou forêt aux arbres couchés, îles bordées de fleurs ou de glace, tours protégées par des barrières de ronces ou de givre, ville arachnéenne toute de racines et de lianes… Tels sont quelques-uns des décors rêvés par les dormeuses du Monde de Lléna (2020) et de L’Arpenteuse de rêves (2021) qui illustrent prodigieusement le fait que : « Tout est possible dans les rêves »[1].
Dans ces deux romans de fantasy jeunesse, écrits par Fabien Clavel pour le premier et par Estelle Faye pour le second, les héroïnes possèdent des pouvoirs liés à l’onirisme. Myri, le personnage principal de L’Arpenteuse, est capable de se rendre dans les songes des humains et de parcourir les lieux qu’ils imaginent. Un espace onirique est toutefois récurrent dans ce roman et accueille Myri à plusieurs reprises : la forêt des reines. Dans Le Monde de Lléna, c’est l’intégralité du monde secondaire présenté qui se révèle être un songe. L’un des personnages le formule ainsi : « la déesse Lléna a créé le monde dans lequel nous vivons. Ou plus exactement, elle le rêve »[2]. C’est dans cet espace rêvé qu’évolue un groupe de protagonistes héritant de la traditionnelle quête de fantasy consistant à sauver le monde. Et pour ce faire, les personnages, tout comme Myri, n’auront de cesse de traverser des frontières. Ces limites spatiales peuvent être celles du rêve, mais les frontières sont aussi très concrètes : barrières aquatiques ou sylvestres. Ajoutons que dans les deux romans les personnages gagnent également une tour fabuleuse au cœur de laquelle attend une figure divine.
La forte présence de ces espaces du songe – dans lesquels se déroule une grande partie des aventures des héros et des héroïnes –, comme leur configuration, nous a interrogée. En effet, nous avons non seulement relevé le caractère itératif de quelques décors, mais aussi une disposition assez similaire. Certains lieux traduisent-ils mieux que d’autres l’onirisme ? Le royaume de Morphée a-t-il ses propres lois et sa propre géographie ? Mais aurait-il, également, son propre climat ? Dans une perspective géocritique[3], nous avons tenté d’apporter réponse à ces questions en nous fondant notamment sur la symbolique et sur les ressources de la critique de l’imaginaire[4].
Rêveuses et personnages oniriques dans Le Monde de Lléna et L’Arpenteuse de rêves
À l’image de Max abandonnant sa chambre d’enfant pour le pays des Maximonstres dans l’album de Maurice Sendak (1963), nombreux sont les personnages des littératures de jeunesse à gagner le monde des rêves[1]. Comme l’indique Christiane Connan-Pintado :
Voyage et rêve nourrissent la littérature depuis Homère et les deux thématiques se trouvent régulièrement intriquées […]. Ce tressage connaît une fortune remarquable dans les livres pour la jeunesse depuis que Lewis Carroll a entraîné Alice « au pays des merveilles » et « de l’autre côté du miroir ».[2]
Comme Alice, les jeunes protagonistes se réveillent régulièrement au terme de leurs aventures et le lectorat comprend dès lors qu’elles n’étaient que le fruit de l’imagination des héros et héroïnes. La fantasy jeunesse, qui repose bien souvent sur la magie et qui est friande de mondes secondaires, exploite volontiers le thème du rêve. Et l’on comprend aisément pourquoi : d’une part, ces mondes où tout semble possible (grâce à la magie, notamment) sont similaires aux mondes oniriques qui regorgent de ce même potentiel ; d’autre part, le thème du voyage, remarqué ci-avant par Christiane Connan-Pintado, se prête particulièrement bien au genre de la fantasy dont la structure canonique est celle de la quête, induisant précisément un voyage. Au terme de leur parcours, nul besoin de réveiller les personnages de fantasy : leurs aventures sont admissibles, elles peuvent avoir « véritablement » eu lieu en raison même du genre des œuvres.
Ainsi, dans L’Arpenteuse de rêves (2021) d’Estelle Faye, l’héroïne, Myri, possède le pouvoir de se rendre dans les rêves des uns et des autres. Si le corps de la jeune femme demeure à Claren, la ville dans laquelle se déroule le récit, Myri gagne mentalement une pluralité de mondes puisqu’à chaque dormeur, à chaque rêve, correspond un univers. Dans ces mondes oniriques, elle incarne alors une sorte de double d’elle-même, d’autre elle, et est capable non seulement de se mouvoir et d’agir à sa guise, mais également de ramener dans la réalité des objets rêvés.
Le Monde de Lléna (2020) de Fabien Clavel met quant à lui en scène l’acte d’écriture et développe deux récits, qui finissent par se rejoindre (sur le modèle de L’Histoire sans fin[3]) : celui d’un auteur qui « entreprend l’écriture d’un roman de fantasy en s’inspirant de sa fille, Léna »[4] et celui dudit roman de fantasy dans lequel un groupe de protagonistes vient en aide à une déesse (Lléna, avec deux « l ») pour sauver leur monde. Au rythme des chapitres alternent alors un monde primaire, celui de l’écrivain, et un monde secondaire dans lequel les rêves ont une place prépondérante.
Alors que le sommeil se caractérise par une cessation de l’activité, par un état de repos et d’immobilité, les rêveuses, paradoxalement, agissent, font, créent, voire combattent durant cette phase. Ce sont ces figures étonnantes, qui semblent par ailleurs mélanger les modèles des magiciennes et des guerrières, que nous avons souhaité mettre en lumière dans cette étude de deux romans français de fantasy jeunesse. De façon plus large, notre réflexion proposera un panorama des protagonistes, généralement féminines, liées au monde du rêve : non seulement celles qui le parcourent et le manipulent, mais aussi celles qui le régissent, qui le représentent ou qui y vivent. Ouvrons désormais les portes de corne et d’ivoire[5] pour pénétrer, aux côtés des dormeuses, dans le royaume des songes.
En quête des albums jeunesse de fantasy (3) : quand des auteur·e·s de SFFF écrivent un album
Article Co-écrit avec Sarah Ghelam,
chercheuse en littérature jeunesse
Ce billet, le troisième sur le sujet des « albums jeunesse de fantasy », s’inscrit dans la continuité de ceux publiés sur le carnet Genre de l’édition : Représentations en littérature jeunesse et est le fruit d’un travail de recherche collaboratif avec Sarah Ghelam. Si les deux premiers billets vous sont inconnus, je ne peux que vous inviter à en prendre connaissance (ici et ici) pour suivre l’évolution de cette réflexion dans laquelle s’ancrent, entre autres, les interrogations suivantes : existe-t-il des albums de jeunesse qui pourraient être qualifiés de « fantasy » et appartenir à ce genre ? Quels seraient les critères pour définir le genre de tels albums ? Ceux que l’on applique aux romans / séries / films / jeux sont-ils efficients ?
Quoi qu’il en soit, il semble qu’une certaine frilosité à employer le terme de « fantasy » pour caractériser ce type de production jeunesse qu’est l’album apparaisse, a minima dans le milieu éditorial. Au fil de nos recherches, nous avons découvert quelques albums qui sont le fruit d’écrivain·e·s ayant par ailleurs écrit des romans de fantasy, un phénomène qui a suscité tout notre intérêt. Ces autrices et auteurs, par ailleurs familiers du genre, réemploient-ils des codes qui lui sont typiques ? Retrouve-t-on des liens avec le reste de leur production SFFF[1] ? C’est ce que nous souhaitions découvrir.
« J’ai été montagne et j’ai été oiseau » : la figure du dragon chez Pierre Bottero
Une adolescente de treize ans bascule dans un Autre monde, Gwendalavir, où elle apprend qu’elle possède des pouvoirs et que ses parents biologiques sont retenus prisonniers dans un endroit inconnu. Ainsi pourrions-nous résumer, à grands traits, l’intrigue de La Quête d’Ewilan, une trilogie de fantasy jeunesse écrite par Pierre Bottero et publiée en 2003. Dans les années qui suivent, trois autres romans viendront compléter La Quête et lui offrir une suite (Les Mondes d’Ewilan, 2004-2005), puis un autre cycle (Le Pacte des Marchombres, 2006-2008) naîtra sous la plume de l’écrivain français. Cette dernière trilogie, qui se déroule également sur les terres de Gwendalavir, sera consacrée à un personnage déjà présent dans La Quête et Les Mondes : Ellana.
L’Autre monde qui sert de cadre aux aventures des héroïnes est un monde médiévaliste, préindustriel, peuplé d’une faune et d’une flore spécifiques. Parmi le bestiaire qui se déploie dans le cycle de Gwendalavir, nous avons souhaité tourner notre attention vers une créature emblématique de la fantasy : le dragon. En nous fondant sur les trois trilogies susmentionnées, nous dégagerons des pistes d’analyse et proposerons quelques premières réflexions sur le dragon botterien, tour à tour gardien à affronter, victime à libérer, figure tutélaire, totémique, voire divine.

Bottero Pierre, Lylian, Baldetti Laurence, Vial Nicolas, La Quête d’Ewilan, t.5 Al-Poll, Paris, Éditions Glénat, 2017, p. 16.
© Glénat, dessin de Laurence Baldetti.